A l’enfant devenu homme

pere-fils

 

Mon fils,

Il y a 18 ans, je débutais la plus belle aventure que puisse vivre et connaître un homme : devenir père. Je n’imaginais pas alors à quel point cela me changerait, à jamais. Mais au fil du temps, plus approchait le moment de ta venue, plus mes angoisses, mes peurs, mes craintes, mes doutes prenaient forme. Après tout, devenir père ça ne s’apprend pas, il n’y a pas de manuel pour ça, même dans la collection « pour les nuls ». Et on ne peut pas dire que, côté modèle, mon père a été la meilleure référence qui soit.

Je me souviens de tout, comme si c’était hier. Ta mère et moi étions déjà séparés, pour les raisons que tu connais, mais il était hors de question que tu n’aies pas de père. Ce dimanche soir, il est plus de 23h, je venais de me coucher après un week-end plutôt fatigant. Le téléphone a sonné : c’était ta mère, elle m’annonçait qu’elle partait pour l’hôpital. Comme j’habitais à l’autre bout de Paris, j’ai préféré prendre un taxi plutôt que le métro. Lorsque je suis arrivé, ta mère était allongée sur un lit, une sonde placée sur le ventre. Le monitoring nous a appris un peu plus tard que le travail avait commencé, et on nous a amené dans une chambre du service maternité. Ta mère m’a regardé en me tendant ses clés : « ça ne sert à rien que tu attendes ici pour rien, il peut y en avoir pour des heures ». J’ai attendu un moment, j’en ai profité pour prévenir ta marraine, qui a aussitôt sauté en voiture avec son mari. Lorsqu’ils sont arrivés, nous avons quitté l’hôpital pour nous rendre chez vous.

Vers 5h30, le téléphone a de nouveau sonné : ta mère m’annonçait qu’on l’emmenait en salle de travail. L’hôpital n’était pas loin, je m’y suis rendu rapidement. Une fois arrivé dans le service des naissances, j’ai vu souffrir ta mère, et j’ai appris qu’il y avait quelques soucis. Oh, rien à voir avec ta venue imminente, non. C’est juste que nous étions le lundi de Pâques. Que tu n’étais prévu que 3 semaines plus tard. Que ta mère n’avait pas encore eu de rendez-vous avec l’anesthésiste et que celui de garde refusait de lui poser une péridurale. Mais tu connais ta mère aussi bien que moi, et à cet instant je l’ai retrouvée comme je l’ai connue. Sa force de caractère et son opiniâtreté ont fini par porter leurs fruits : quelques minutes plus tard, l’anesthésiste est arrivé, et j’ai vu ta mère se détendre après avoir été perfusée. Je me souviens qu’il faisait extrêmement chaud pour moi dans la salle de travail, et je me sentais prêt à dormir. Je suis sorti prendre l’air et boire un café, juste le temps de reprendre mes esprits. Il était 8h40 ce lundi 22 avril 2000 quand tu as poussé ton premier cri. Un cri qui restera à jamais dans ma mémoire.

Dès lors, je t’ai vu aussi souvent que possible. Parfois après le travail, parfois des après-midi, seuls, entre hommes. Parfois même des week-ends entiers lorsque tu as été plus grand. Tant que j’étais proche de toi géographiquement, la plus grande partie de mon temps libre t’était réservée. Je t’ai vu grandir, faire tes premiers pas, tes premières dents. Je t’ai vu rire, t’émerveiller. La vie m’a amené à l’autre bout de la France, mais j’ai fait tout ce que je pouvais pour que nous puissions nous voir aussi régulièrement que possible. A cette époque, Internet n’était pas aussi démocratisé qu’aujourd’hui, ta mère n’avait pas d’ordinateur, pas de visioconférence possible donc. Qu’importe : plus d’une fois j’ai fraudé le train pour venir te voir. Un jour, au moment de Noël, alors que je te ramenais chez moi pour les vacances, je n’ai pu prendre qu’un seul billet, pour nous deux. Je me suis présenté au contrôleur alors que le train venait de partir, je suis tombé sur une personne « humaine », qui a regardé ses collègues et leur a dit « monsieur va s’installer à cette place avec son fils, nous ne les avons pas vus ». Ensuite, tu es venu en voyage accompagné, et tu adorais ça.

Tu as grandi, tu t’es forgé un caractère. Comme tous les enfants, tu as été râleur, grognon, en conflit avec tes parents, plus souvent avec ta mère puisque tu vis avec elle. Comme elle, tu gardais tout pour toi, et c’était dur de te faire parler quand quelque chose n’allait pas. Il fallait vraiment que ça te touche profondément pour que tu t’exprimes de toi-même. C’est comme ça que j’ai fini par comprendre pourquoi tu allais voir ta grand-mère à reculons. Je ne t’ai jamais dit de mal d’elle, nous en avons souvent parlé, mais je n’avais pas envie que ce que je pourrais te dire sur ma mère puisse te donner une fausse, une mauvaise image d’elle. Je voulais que tu te fasses ta propre opinion à son sujet. Contrairement à elle qui, à chacun de tes séjours chez elle, t’assommait avec ses « ton père ceci », « ton père cela ». Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui encore elle a compris pourquoi tu n’allais plus la voir, ni le mal qu’elle a pu te faire. S’il y a des choses sur lesquelles je pourrais passer outre, je ne pardonnerai pas ça. Ni à ta grand-mère, ni à tes tantes.

Tu as pris les chemins que tu as voulu, ta mère et moi t’avons toujours laissé choisir, non sans te donner notre avis et notre opinion. Mais jamais nous n’avons été déçu. Comme beaucoup de parents, nous nous sommes parfois inquiétés de tes résultats scolaires, moi sans doute encore plus que les autres. J’étais ce que mes profs appelaient « un cancre aux facilités extrêmes », qui n’assurait que le service minimum, quand je l’avais décidé. Je ne voulais pas que tu finisses comme moi. Alors, je t’ai parlé, encouragé, expliqué. Calmement, posément, avec des exemples. J’ai été fier de moi dans ces moments-là, parce que j’ai fait ce que tout parent ferait, mais surtout parce que je ne l’ai pas fait de la même manière que mon père. Aujourd’hui, quand je vois tes notes en terminale et le sérieux que tu mets quand tu travailles, je me dis que mes mots, comme ceux de tes proches, ont eu l’effet escompté.

Je t’ai vu grandir, je t’ai vu t’épanouir, avec et auprès de ceux qui t’entourent. Tu es un grand frère câlin, protecteur et aimant, et tes frères et ta sœur te le rendent bien. Tu es un ami fidèle, je pense que ceux qui te côtoient depuis l’enfance peuvent en témoigner. Tu es un garçon gentil et serviable, et ce ne sont pas les gens qui te connaissent qui diront le contraire. Sous des apparences parfois dures et fières (tu tiens de ta mère pour ça, et ça n’est pas péjoratif au contraire) se cache un cœur immense, une âme sensible. Tu m’as souvent fait rire, par des situations, qui sur le moment, me donnaient envie de me cacher, mais tu m’as aussi fait pleurer. Ce n’est pas de ta faute, ces pleurs sont venus parce que j’ai été profondément touché. C’était en septembre 2011, quand je vivais dans la rue. Nous nous sommes parlé au téléphone, ta mère venait de t’expliquer ma situation. Et ce jour-là, tu m’as tenu un discours qui m’a bouleversé, tant je t’ai trouvé mâture pour un enfant de 11 ans. Tu m’as demandé comment je faisais pour manger et pour dormir, si j’avais de l’argent. Tu m’as demandé d’attendre, je t’ai entendu parler à ta mère et lui dire « Maman, on peut aller retirer les sous sur mon livret et les envoyer à Papa ? Comme ça pourra manger et il ne dormira pas dans la rue ». Ce jour-là, après avoir raccroché, j’ai pleuré. Pleuré parce qu’un petit garçon de 11 ans voulait retirer le peu d’argent qu’il possède et le donner à son père pour lui venir en aide… alors que ma propre famille n’a pas bougé le petit doigt, et que mes soi-disant amis étaient aux abonnés absent.

Aujourd’hui, je suis fier. Fier de voir l’homme que tu deviens, avec cette force tranquille en toi. Je mesure le chemin que tu as parcouru, et je ne suis plus vraiment inquiet pour l’avenir. Comme il est dit dans le film Gladiator « tes erreurs de fils sont mes défaillances de père ». Je n’ai été un père toujours présent, j’ai essayé, j’ai fait comme j’ai pu, avec ce que j’ai pu. J’ai commis des erreurs, j’en suis conscient, j’espère juste qu’elles ne te seront jamais préjudiciables. Je suis désolé que ta grand-mère se soit servi de toi pour m’atteindre, tu n’avais pas à subir les effets de ses rapports avec moi. Un fils est innocent des fautes de son père. Je t’ai rarement puni, et je pense l’avoir toujours fait à propos. J’ai essayé de te récompenser quelquefois à juste titre. Je sais aujourd’hui que le jeune homme que tu es devenu, c’est toi qui l’a façonné. Moi, tout ce que j’ai pu te donner c’est mon amour. Et puisqu’il est question d’amour… Tu viens de rencontrer une fille, je ne sais combien de temps ça durera. Mais quelle que soit la durée de ta relation avec une femme, je te souhaite avec elle tout le bonheur possible, et de l’aimer du mieux que tu pourras, mieux encore que je n’ai aimé les miennes.

Va mon fils, sur le chemin de la vie. Quand je vois d’autres jeunes hommes de ton âge, je me dis que tu es l’enfant que tout parent rêverait d’avoir. Tu as été la première fierté de ma vie, je suis fier de l’homme que tu es devenu, comme je suis fier d’être ton père. Je t’aime mon fils, d’un amour inconditionnel, et je serai toujours là pour toi.

 

Papa


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